Les mots de l'année 2021 : une langue en mutation face aux bouleversements mondiaux

L'année 2021 restera dans l'histoire linguistique comme une période de créativité lexicale intense, marquée par des néologismes qui reflètent les préoccupations et transformations de nos sociétés. À travers le monde francophone et au-delà, les mots choisis révèlent une humanité aux prises avec une pandémie persistante, des débats identitaires passionnés et une révolution numérique accélérée.

Ultracrépidarianisme : Le triomphe d'un néologisme savant

Avec 1 018 votes, ultracrépidarianisme s'impose comme le nouveau mot de l'année 2021 pour la Belgique francophone, selon l'opération menée conjointement par Le Soir et la RTBF. Ce terme désigne « le comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n'a pas de compétences », une réalité devenue omniprésente à l'ère des réseaux sociaux et de la crise sanitaire.

L'origine du mot remonte au XIXe siècle en anglais (ultracrepidarianism), créé par l'essayiste William Hazlitt. Il puise ses racines dans une anecdote antique rapportée par Pline l'Ancien, où le peintre grec Apelle répond à un cordonnier trop critique : « Cordonnier, pas plus haut que la sandale ! » (Sutor, ne supra crepidam).

Selon Michel Francard, linguiste à l'UCLouvain et chroniqueur au Soir, ce choix traduit « une possible suspicion à l'égard de ces paroles "expertes" » dans un contexte où « les experts surexposés à la médiatisation en arrivent parfois à s'exprimer sur des sujets en dehors de leur zone d'expertise ».

La vaccination au cœur du vocabulaire mondial

L'impact linguistique de la campagne vaccinale mondiale se mesure à travers les choix effectués dans différents pays :

  • « Vax » remporte le titre de mot de l'année selon l'Oxford Dictionary, avec une utilisation en hausse de 72 fois par rapport à 2020
  • « Vaccin » est désigné par le dictionnaire américain Merriam-Webster
  • « Boosteren » triomphe au Luxembourg, illustrant l'intégration rapide des anglicismes dans les langues locales
  • « Prikspijt » (regret de s'être fait vacciner) l'emporte aux Pays-Bas, révélant une mobilisation importante des mouvements antivaccins

Cette diversité lexicale autour de la vaccination témoigne des réactions contrastées face à cette politique sanitaire majeure. Tandis que certains termes célèbrent la solution (« vax », « boosteren »), d'autres expriment la méfiance (« prikspijt ») ou l'analyse critique (« ultracrépidarianisme »).

L'explosion du vocabulaire identitaire

L'année 2021 marque également l'émergence massive du vocabulaire lié aux questions de genre et d'identité. Le pronom « iel », contraction d'« il » et « elle », s'impose dans plusieurs classements :

  • Premier dans le palmarès du dictionnaire Orthodidacte
  • Mot de l'année en Suisse romande
  • Deuxième position en Belgique francophone

L'entrée d'« iel » dans Le Petit Robert en novembre 2021 déclenche une polémique nationale en France. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation, déclare que son emploi « n'est bon à aucun titre », tandis que les défenseurs y voient un progrès vers l'inclusivité linguistique.

Parallèlement, le terme « woke » s'impose dans les débats français, accompagné de discussions sur l'« identité » et la « cancel culture ». Delphine Jouenne, auteure de Un bien grand mot, identifie ces mots comme révélateurs des « difficultés à faire société » en 2021.

La révolution numérique entre dans les dictionnaires

Le Collins Dictionary consacre « NFT » (Non-Fungible Token) comme mot de l'année, avec une progression spectaculaire de 11 000 % d'utilisation. Cette reconnaissance marque l'entrée définitive du vocabulaire crypto dans le langage courant, aux côtés de « crypto » (4e position) et « métavers » (7e position).

Parallèlement, la culture numérique jeune s'impose avec des termes comme :

  • « Cringe » : élu mot jeunesse de l'année en Allemagne
  • « Sheesh » : exclamation virale de TikTok, 3e au Luxembourg
  • « Cheugy » : néologisme générationnel pour désigner ce qui est démodé

Les mots de l'après-crise

Certains termes témoignent de l'aspiration collective à retrouver une normalité :

  • « Knaldrang » (envie irrépressible de faire la fête) en Flandre belge
  • « Bamboche » en France, popularisé après la déclaration d'un préfet : « la bamboche, c'est terminé »
  • « Résilience » identifié comme le mot-clé de l'adaptation collective

D'autres révèlent les cicatrices laissées par la crise :

  • « Pénurie » au Canada, reflétant les difficultés d'approvisionnement
  • « Précarité » en Suisse, soulignant la fragilité économique révélée

Une géographie linguistique contrastée

L'analyse comparative révèle des priorités nationales distinctes qui dessinent une véritable cartographie des sensibilités collectives :

  • Allemagne : « Wellenbrecher » (brise-lames), métaphore des mesures sanitaires
  • Angleterre : « Perseverance » (Cambridge Dictionary), valeur face à l'adversité
  • Pays-Bas : « Prikspijt », expression du scepticisme vaccinal
  • Flandre : « Knaldrang », célébration de la libération post-confinement

Cette géographie linguistique révèle des psychologies collectives distinctes : à l'optimisme festif du knaldrang flamand répond le pragmatisme défensif du Wellenbrecher allemand, tandis que la perseverance britannique contraste avec le prikspijt néerlandais. Chaque choix reflète une manière nationale d'appréhender et de surmonter la crise.

L'impact des réseaux sociaux sur la création lexicale

L'année 2021 confirme le rôle déterminant des plateformes numériques dans la diffusion linguistique. TikTok s'impose comme un laboratoire de créativité verbale, propulsant des termes comme « sheesh » ou « cringe » bien au-delà de leur communauté d'origine.

Cette démocratisation de la création lexicale bouleverse les mécanismes traditionnels d'évolution linguistique, où les institutions (académies, dictionnaires) codifiaient l'usage. Désormais, une vidéo virale peut imposer un mot en quelques semaines.

Vers une nouvelle écologie linguistique

Les mots de l'année 2021 dessinent les contours d'une société en transition profonde. Entre la gestion d'une crise sanitaire persistante, l'émergence de nouveaux codes identitaires et l'accélération technologique, nos langues s'adaptent à un rythme inédit.

Cette effervescence lexicale témoigne de la vitalité des langues face aux défis contemporains. Chaque néologisme constitue une tentative de nommer l'innommé, de donner forme linguistique aux mutations de notre époque.

L'ultracrépidarianisme lui-même, en tant que concept, nous invite à une réflexion salutaire sur la qualité du débat public à l'ère numérique. Son succès révèle peut-être une prise de conscience collective du besoin de nuance et d'expertise dans nos échanges.

Plus que de simples témoins d'une époque, les mots de 2021 agissent comme une capsule temporelle linguistique. Ils capturent les tensions d'un monde oscillant entre le besoin de contrôle et le désir de libération, entre l'affirmation identitaire et la polarisation des débats. Surtout, ils révèlent une nouvelle écologie du langage où la vitesse de la contagion virale est désormais égalée par celle de la contagion lexicale. Si chaque époque forge ses mots, la nôtre les forge, les propage et les débat à la vitesse d'un tweet, faisant de chaque citoyen un acteur — et parfois un ultracrépidarien — de l'histoire de la langue.